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Essai :«Abdellatif Laâbi : traversée de l'œuvre» de Jacques Alessandra
Revisiter l'univers créatif d'un poète tel que Abdellatif Laâbi, ainsi que son parcours personnel, c'est replonger dans l'histoire politique des soixante dernières années d'un pays qui ne cesse de muer dans la tourmente.
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C'est ce qu'a tenté de faire, avec bonheur, Jacques Alessandra dans ce livre intitulé sobrement : «Abdellatif Laâbi : traversée de l'œuvre».
L'entreprise, on l'imagine n'a rien d'une promenade de santé. Elle est à double canevas : celui de l'histoire politique d'une élite intellectuelle post indépendance ; et celui de la littérature marocaine de langue française dont Abdellatif Laâbi est l'un des initiateurs.

Ça tombe bien, Jacques Alessandra est un connaisseur de l'une et de l'autre. Né à Constantine (Algérie) en 1946, il a fait toute sa carrière professorale entre l'Algérie, la France et le Maroc. Connaisseur averti de la littérature maghrébine (on lui doit une thèse de doctorat sur Kateb Yacine en 1978), il est également un ami de longue date de Laâbi auquel il a consacré déjà un ouvrage en 1985 sous le titre «Les Brûlures des interrogations».
Politique et littérature ? Un mélange des genres ? Du tout, s'empresse d'expliquer l'auteur d'entrée de jeu : «Est-il possible de parcourir une telle œuvre (celle de Laâbi) sans convoquer le politique, sans évoquer le rôle du poète dans la société d'aujourd'hui, au Maroc d'abord où se situe la source de son imaginaire, en France ensuite où l'écrivain semble établi (...) ?»

Difficile en effet de délimiter les frontières entre engagement politique et production littéraire chez la génération d'écrivains et de poètes précurseurs , à quelques exceptions près, dont Laâbi fait partie, avec d'autres tel Khaïr Eddine, Nissaboury, Loakira, et bien d'autres. L'engagement politique est apparent dans l'œuvre de Laâbi sinon dans sa totalité du moins dans celle des premières phases, ce que Jacques Alessandra appelle : «la rupture inaugurale» et de «l'isolement et figures du moi». C'est tout un mouvement littéraire, né des frictions des premières années de l'indépendance, celles des désillusions aussi, qui se reconnaissait comme littérature « engagée», selon la formule de Jean Paul Sartre qui a eu beaucoup de bonheur depuis son inauguration dans un livre-manifeste «Qu'est-ce que la littérature ?».
C'est pour cette raison que la lecture de l'œuvre de Laâbi est inséparable de la lecture de l'histoire politique depuis l'indépendance, qu'elle contribue à éclairer autant qu'elle s'en éclaire tel un jeu de miroir. On doit se rappeler que Laâbi a payé le prix fort ce choix de l'engagement.

Jacques Alessandra cependant, tout en acceptant cette lecture de l'œuvre de Laâbi, n'en est pas moins critique de son usage stéréotypé et réducteur de l'œuvre de toute une vie : «Lire Laâbi aujourd'hui c'est briser l'enclos d'écrivain engagé où on l'enferme souvent pour ne retenir de lui que son humeur frondeuse, effaçant du même coup ses moments de joie et de plénitude, de deuil et de souffrance, d'humour et de gaillardise. Il faut se méfier de cette conduite stéréotypée qui limite le mouvement de l'œuvre à ses seules colères même si elles ont été fondamentales, fondatrices.»

Derrière Laâbi de la revue Souffles , des «Chemins de ordalies», et bien avant, de «sous le poème le bâillon» où il a entrepris, selon la belle formule d'Alessandra, d' «accorder le souffle de l'écriture aux râles d'un monde en perdition.», il y a un autre Lâabi, celui entre autres du «Fond de la jarre», de «Mon cher double» et des «Tribulations d'un rêveur attitré» où il se suffit de l'ivresse d'un instant délicieux ou de célébrer l'avènement d'une promesse inédite» .
C'est de ces multiples facettes de ce poète prolifique -on lui doit quand même une quarantaine de livres, entre recueils de poésie, romans, pièces de théâtre, et écrits pour la jeunesse- qu'il s'agit dans ce livre qui retrace l'itinéraire du poète depuis les premières ruptures jusqu'à aujourd'hui.
Il ne s'agit pas de faire une lecture plus soft de l'œuvre en la «désengageant», nous rassure l'auteur, il est question ici de l'actualiser en la «dégageant», en la libérant des lectures hâtives et stéréotypées.

«Chant tragique, colère, révolte, leçon d'espoir, appel au dialogue, déchiffrement du monde et de soi, l'œuvre nous fait entendre la voix de quelqu'un qui se veut témoin de lui-même et de son époque. Elle donne l'idée d'une méditation poétique aux allures de bréviaire où chacun peut puiser son propre enseignement.»
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Itinéraire d'un poète
Jacques Alessandra, dans cette «Traversée de l'œuvre» tente de discerner les lignes de cohérence, le sens de la permanence du travail de Abdellatif Laâbi. Il pose le problème de «l'utilité» de la littérature et du rôle du poète aujourd'hui. Des chocs littéraires de Laâbi adolescent à sa pratique poétique actuelle, érigée en système de défense des valeurs humaines inaliénables, Alessandra dégage les thèmes prépondérants dans son œuvre.

Une rupture inaugurale conduit Laâbi, fils de sellier, au professorat et au militantisme culturel, puis à l'isolement, découvert pendant ses huit années de détention au Maroc pour «atteinte à la sûreté de l'Etat», où naît sa volonté de dialogue, de confrontation entre son «moi» et l'autre, notamment la femme -mère, épouse, combattante. Plus tard il devra apprendre à écrire en exil.
Jacques Alessandra livre les clés de l'œuvre de Lâabi qu'il qualifie d'esthétique de la dissidence, mais à laquelle il refuse la seule définition de littérature engagée, restrictive à ses yeux, puisque écrire est engagement et l'écriture un «lieu d'errance utopique».
 LE MATIN 14-06-2008   

   
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