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Vous aviez récemment indiqué que des entreprises des pays émergeants pourraient profiter de la crise actuelle du subprime pour faire des acquisitions d'envergure en Europe. Pouvez-vous nous expliquer le fond de votre pensée?
Gérard Moulin.- C'est la suite logique de ce que l'on a pu voir depuis quelques années. Des pays BRIC (NDLR: groupe de pays regroupant le Brésil, la Russie, l'Inde, et la Chine) ont toutes les ressources pour jouer un nouveau rôle dans l'économie mondiale. C'est un peu le monde à l'envers: des pays, qui auparavant étaient endettés se trouvent désormais créanciers. Le Club de Paris, qui gérait les dettes de ces pays-là, voit arriver des chèques: le Nigeria ou encore la Russie ont soldé leurs comptes. Bientôt on aura un G7 qui sera le club des pays endettés et de l'autre les pays préteurs, à savoir les BRIC. Au niveau des entreprises, certaines d'entre elles ont commencé leur expansion dans leur propre pays, avant de partir à la conquête du monde. Quand on observe le récent développement des entreprises familiales indiennes, comme Mittal, ou des entreprises d'Etat, comme la banque publique russe VTB qui a investi dans EADS, on se dit que le monde a changé.
Lefigaro.fr: Pour vous, d'autres opérations, à l'image de celles opérées par des groupes indiens sur Arcelor ou Corus, pourraient-elles avoir lieu prochainement?
Gérard Moulin.- Sûrement. Mittal, d'abord, a donné un grand coup de pied dans la fourmilière des occidentaux. Au niveau des hommes politiques, ce fût la douche froide pour certains. Mais Mittal a été jusqu'au bout, et un tabou est tombé. Si, dans quelques années, Cap Gemini devient indien, cela choquera moins. Il doit y a avoir un réalignement des actifs, et notamment dans l'industrie. Les BRIC vont sans doute vouloir profiter du prix des actifs actuels dans ce secteur.
Lefigaro.fr: L'indice de Shanghai a récemment dépassé les 5300 points alors qu'il flirtait avec les 1000 points il y a deux ans. Le mouvement n'est il pas trop rapide?
Gérard Moulin.- L'évolution de la place de Shanghai est quelque chose de nouveau. L'un des défis du métier de gérant de fonds est de faire la part entre ce qui est structurel et conjoncturel. Le comportement de l'indice de Shanghai est remarquable. Quand on a connu les marchés depuis une quinzaine d'années, on ne peut d'ailleurs plus parler de place financière émergeante. Cela a particulièrement été vrai lors de la crise du début du mois d'août. Jusqu'ici quand une crise éclatait – et notamment lors des crises russes et asiatiques - la "hot money" (l'argent investi dans les pays émergeants) était immédiatement rapatriée aux Etats-Unis ou dans les pays occidentaux. Désormais, on a des investisseurs locaux forts et des investisseurs étrangers qui ont toutes les raisons de rester investis dans ces marchés-là.
Lefigaro.fr: Les PER sont néanmoins assez élevés et la transparence n'est pas toujours au rendez vous…
Gérard Moulin.- Oui, c'est d'ailleurs pour cela que nous n'investissons pas dans ces fonds, et privilégions les zones OCDE. Il ne faut pas qu'il y ait d'accidents comptables ou de croissance, parce que ça ne pardonnerait pas.
Lefigaro.fr: Quelle sera la place de l'Inde dans les années à venir?
Gérard Moulin.- En Europe, nous avons trop vu les indiens comme de simples sous-traitants focalisés sur les services. Les ingénieurs indiens sont d'un niveau remarquable et sont réellement innovants. L'Inde forme ainsi 200000 ingénieurs par an. Toutes les grandes SSII occidentales y investissent fortement, car il y a un potentiel énorme. Il va sans doute y a avoir des surprises dans les prochaines années. Dans la chaîne de valeur ajoutée, les Occidentaux avaient pensé pouvoir se réserver les emplois à haute valeur ajoutée. Or, on est en train de rendre compte aujourd'hui que c'est un peu plus compliqué…
Lefigaro.fr: Qu'en est-il des deux autres pays composant le BRIC, le Brésil et la Russie?
Gérard Moulin.- Le Brésil est en train de sortir de son statut de pays émergeant. Sur longue période, il va être absolument incontournable dans un certain nombre de secteurs, notamment dans la High Tech, avec Embraer dans l'aviation, mais aussi dans l'industrie, où il compte un certain nombre d'acteurs importants. Sur la Russie, c'est plus une revanche qu'essaie de prendre le pays – et en premier lieu l'Etat – sur son histoire. Il semble qu'avec l'arme du gaz ils ont la possibilité de reconquérir la place qui était la leur.
Lefigaro.fr: Est-ce qu'on peut imaginer que d'ici quelques années, Wall Street ne soit plus, dans la finance, le marché directeur ?
Gérard Moulin.- En termes de contribution à la croissance mondiale, la part des Etats-Unis diminue progressivement. Elle s'effondre en Europe. En termes de places financières, Wall Street devrait continuer à être directeur pendant encore quelques années, du fait de la place du secteur financier des Etats-Unis, qui représente 50% du secteur financier mondial. Les 5 premières banques d'investissement aujourd'hui dans le monde sont américaines. Ce qui est étonnant aujourd'hui, c'est que le Dow Jones n'est qu'à 800 points de son record - alors que la crise vient des Etats-Unis - avec une Europe qui amplifie les Etats-Unis. Les valeurs financières risquent de souffrir jusqu'au mois de novembre, les banques publiant, dès la fin octobre pour les américaines, leurs premiers résultats. Du fait de leur composition, le CAC 40 et le FT100 pourraient en ressentir les impacts.
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