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 Economie national :
 
«L'État devrait jouer le rôle de stratège et de régulateur»
Récemment, vous avez estimé que la dynamique de la mondialisation, qui n'a pas réussi à endiguer le fossé qui ne cesse de se creuser entre les économies du Nord et celles du Sud, pose la question de savoir si le capitalisme mondial n'est pas en train de s'essouffler. Faut-il, dans ce cadre, remettre au goût du jour
l'Etat régulateur ?
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Nous sommes, en effet, partis d'un constat très simple: celui de dire que le processus de mondialisation, aujourd'hui irréversible que nul ne peut remettre en question, n'aura jamais paradoxalement apporté autant d'injustice, de misère et d'inégalités dans le monde. Et cela malgré ses aspects positifs en termes de création de richesses et de croissance. Jamais, et vous avez raison de le souligner, les inégalités en termes de redistribution de richesses, entre le Nord et le Sud n'auront été aussi importantes. Nous avons l'impression que ce processus est davantage subi par les parties les plus faibles, alors qu'à l'origine, il devait permettre une accélération de la croissance homogène dans toutes les régions du monde, et surtout permettre aux pays les plus pauvres de s'en sortir. Or, nous avons l'impression que la mondialisation s'est détournée de ses objectifs originels, qu'elle profite aux firmes et aux économies les plus puissantes.

Ce qui n'est pas normal et n'est pas sans poser des risques majeurs. Car une mondialisation brutale, non contrôlée et mal maîtrisée est la porte ouverte à tous les dérapages et toutes les dérives. Jamais le monde tel que nous le vivons aujourd'hui n'a été aussi instable et incertain. Au niveau politique, les incertitudes et les foyers d'instabilité sont en augmentation. N'en déplaise à beaucoup, la mondialisation, telle qu'elle est régie aujourd'hui, a certainement sa part de responsabilité la- dedans. Au niveau économique, les scandales financiers à répétition, et dont l'ampleur atteint tous les jours des records, montrent à quel point les économies deviennent vulnérables. Comment voulez-vous dans ces conditions que les jeunes générations d'aujourd'hui, qui sont celles qui seront aux commandes demain, appréhendent l'avenir avec sérénité, enthousiasme et optimisme.

Le scepticisme et l'inquiétude sont malheureusement aujourd'hui des valeurs dominantes. C'est pour cela qu'il est urgent de mettre en place des règles claires et applicables par tous. Il est temps de réguler l'économie mondiale, mettre en place des garde-fous afin d'éviter les dérives honteuses et scandaleuses qui font l'actualité tous les jours. Il est plus que temps de redéfinir le rôle de l'Etat dans le sens d'un interventionnisme plus important. Il ne s'agit pas, pour anticiper à l'avance les jérémiades des chantres du tout libéral, d'un retour en arrière, mais au contraire de poser les jalons et des bases solides pour un avenir meilleur, à savoir une mondialisation plus saine, juste, mieux équilibrée.

Il ne faut pas perdre de vue la raison d'être de la mondialisation, à savoir libérer les énergies pour libérer in fine la croissance et permettre à chacun d'avoir les mêmes chances de réussite qu'il soit à Cotonou au Bénin ou à Los Angeles aux USA. Or, cet objectif, ô combien noble, a été dévoyé. Il serait à ce titre judicieux de faire une sorte de bilan d'étape, marquer une pause afin d'évaluer la période passée, et corriger ce qui ne va pas. On ne peut appréhender et construire l'avenir avec lucidité et sérénité sans s'arrêter sur le passé et surtout le corriger.



Il ne s'agit en aucun cas d'appréhender la problématique Etat-marché de manières idéologique et dogmatique. Loin de moi cette idée. Comme le soulignait, à juste titre d'ailleurs Keynes, il n'y a pas de politique économique de gauche ou de droite, il n'y a que des bonnes ou des mauvaises politiques économiques. Il y a celles qui marchent et celles qui ne marchent pas. Or, nous constatons que la majorité des politiques économiques menées actuellement, et cela quel que soit leur référentiel idéologique et quel que soit le degré de développement du pays, ne marchent pas ou mal. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier les principaux indicateurs en ce qui concerne la croissance, l'inflation, le chômage des jeunes, etc. La crise financière mondiale qui se profile à l'horizon, et qui selon de nombreux experts sera l'une des plus graves depuis celles de 1929, montre à quel point le modèle économique mondial actuel est en train de s'essouffler.

Il faut trouver autre chose tout en capitalisant sur l'acquis. Il ne faut surtout pas «jeter le bébé avec l'eau du bain». Ce serait même dangereux. Ce qu'il faut néanmoins dire, sans pour autant remettre en question cette relation Etat-marché, et vous aviez raison de le souligner, c'est que celle-ci doit prendre en considération un certain nombre de paramètres, à savoir le niveau de développement de chaque pays, et plus généralement ses spécificités économiques. L'objectif final est de déboucher sur l'édification d'une économie de marché permettant plus d'efficacité et de rationalité dans la décision, favorisant un degré de solidarité plus élevé, et où la préservation des biens et services publics serait assurée. Il s'agit au final de présenter les contours d'un modèle de société où le degré de solidarité est plus élevé. L'exigence de solidarité n'est pas incompatible avec l'économie de marché; elle permet au contraire d'en accroître l'efficacité.

Ce raisonnement est plus que valable dans notre contexte national. Il suffit pour cela de se référer à la conjoncture actuelle qui est marquée par une croissance atone et fragile, un climat social tendu, un pouvoir d'achat en baisse constante, etc. Il faut donc, pour le Maroc, un modèle économique d'un type nouveau, plus audacieux, dans lequel l'Etat jouerait effectivement le rôle de stratège et de régulateur. En effet, l'Etat moderne, tel que nous le voulons, doit être articulé autour de deux pivots : d'une part, un Etat stratège qui veille à la définition et à l'impulsion des politiques sectorielles avec une emphase sur la politique de recherches et développement qui doit être le fondement de la nouvelle croissance et d'autre part, comme nous le disions précédemment, un Etat régulateur qui doit être l'arbitre et qui fixe les règles du jeu et assure le bon fonctionnement de l'économie de marché. Il doit impulser et protéger, dynamiser et réguler. Un Etat dit moderne qui ne prend pas en considération et simultanément ces deux aspects ne pourra pas fonctionner correctement.

Quels seraient alors les instruments de relance pour créer les conditions d'un cycle haussier ?

Les débats fort intéressants du dernier séminaire organisé par le CMC ont mis en évidence un certain nombre de contraintes qui pèsent sur l'économie marocaine, à savoir, entre autres, la faible diversification et immunisation de l'économie nationale; la problématique de l'emploi qui reste entière dans la mesure où le Maroc risque de rater le coche de l'aubaine démographique qui requiert la création d'emplois de qualité et en grand nombre; et la problématique du marché intérieur, plus spécifiquement celle de la demande intérieure qui est trop faible pour permettre une inflexion du cycle de croissance. S'agissant justement de la relance de la demande intérieure, un certain nombre de pistes exploratoires de nature à créer les conditions d'un renversement de tendance du cycle ont été proposées à titre indicatif. Elles sont au nombre de trois, à savoir la révision concertée du niveau des salaires de la fonction publique et du secteur privé; l'allègement fiscal dans le sens d'une forte baisse de l'Impôt sur les revenus (IR) et la hausse de l'investissement public. L'effet de cette dernière option serait double.

Elle devrait entraîner non seulement un accroissement sur la demande mais également sur la productivité. Toutes ces mesures sont de nature à relancer la demande par l'augmentation conjointe de la consommation et de l'investissement. Et par-delà renforcer la base sociale de la croissance qui demeure très fragile au Maroc. Si la croissance est par essence inégalitaire, il n'en reste par moins qu'une politique de redistribution effective et solidaire des fruits de la croissance est plus que jamais nécessaire dans notre pays. Le fossé et le décalage entre le perçu et le réel nous pousse à nous interroger davantage sur le modèle choisi par le Maroc. Les enjeux sont énormes et les risques de dérapage aussi…
 le matin 10-04-2008   

   
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